Les vases du manoir

par Anna BORRAS

Les vases du manoir

Je me précipitai pour poser ses affaires dans sa chambre, où j’avais l’habitude de dormir lorsque je venais rendre visite à mon grand-père. J’avais toujours aimé le manoir dans lequel il vivait, en particulier le grenier qui regorgeait de toutes sortes d’affaires plus vieilles et étranges les unes que les autres. Quand j’arrivai dans cette pièce immense, je trébuchai sur une dalle de marbre, plus haute que les autres. Je me relevai et, d’énervement, donnai un grand coup de pied dans celle-ci. Dans un grincement terrible, la dalle pivota et laissa apparaître un journal. Je le pris. Sur la première page, étaient écrits à l’encre noire les mots « journal de William Byrm, Octobre 1949 ». Très intrigué, j’ouvris le manuscrit et lus.

L’histoire que je m’apprête à écrire a commencé en mille neuf cent quarante-neuf. J’étais sur le point de faire l’acquisition d’un magnifique manoir en Irlande ayant appartenu à une dame qui y vivait seule et qui était subitement décédée le jour de son cinquantième anniversaire.
J’avais obtenu l’argent de l’héritage de ma propre mère qui avait succombé à la tuberculose.

Je visitai le manoir, accompagné d’un agent immobilier petit et ventripotent, étriqué dans un costume sombre. Le manoir était superbe, et le plus grand que l’on ait jamais vu.
Seulement un détail me gênait : dans le hall d’entrée, une importante collection de vases d’un rouge vif, sur lesquels étaient peints d’effrayants oiseaux à l‘encre noire.
Je demandai aussitôt à l’agent :
« Ne pourrait-on pas enlever ces vases ? 

  • Oh, à votre place, je ne m’y aviserais pas … » Il laissa traîner un silence lourd de sens.
    « Peut-on savoir pourquoi ? Insistai-je. Les croyez-vous ensorcelés ? » tentai-je de plaisanter.

L’agent conserva son sérieux et m’annonça sur un ton solennel : « Ils ont une valeur marchande que vous n’imaginez pas. Vous faites comme vous voulez mais à votre place… » Il me parut troublé tout à coup mais se ressaisit bien vite « leur couleur se marie merveilleusement aux murs ne trouvez-vous pas ? »
J’acquiesçai me promettant plus tard de m’en débarrasser à bon prix.
Mis à part ce léger détail, le manoir était superbe, entouré d’un parc à l’incroyable tranquillité. Il ne me fallut pas longtemps pour me décider à l’acheter.

Un mois plus tard, jour où j’emménageai, je découvris dans le journal la cause du décès de l’ancienne propriétaire avec stupeur. Celle-ci avait été découverte étendue dans le hall d’entrée entourée de débris de vases qui appartenaient à sa collection. Les villageois interrogés parlaient d’un spectre qui hantait ce manoir depuis la nuit des temps. Je décidai toutefois de passer la nuit dans ma nouvelle demeure, ignorant les croyances des habitants du village. J’y dormis admirablement bien, notant seulement à mon réveil, que les murs laissaient apparaître de petites fissures sans importance. Je décidai de trouver un artisan capable de réparer cela. Je passai la journée de façon agréable me familiarisant avec les lieux, goûtant le bonheur de cet endroit si paisible. Les croyances des gens du village n’étaient bel et bien qu’un mythe. Le soir-même, je me couchai plus serein.

Néanmoins, je ne parvins pas à trouver le sommeil à cause de petits grincements qui provenaient du hall d’entrée. Je décidai de me lever pour aller voir ce qui se passait. Lorsque j’arrivai à l’endroit d’où provenaient les bruits, rien qui ne retienne mon attention. Seuls les vases brillaient à la faible lueur de la lune. Les oiseaux peints semblaient plus réalistes et menaçants que jamais. Décidément je ne les aimais pas. J’étais sur le point de regagner ma chambre lorsqu’ il me sembla voir un spectre traverser la pièce jusqu’à une des fenêtres et disparaître en même temps que la vitre se brisait. Je me raidis de peur, des sueurs froides me coulèrent le long du dos. Je continuai d’avancer comme forcé malgré ma peur par une force invisible. Le froid des dalles au sol me glaçait les pieds. Au bas de la fenêtre des bris de verre coupants luisaient. Que venait-il donc de se passer ? De quel étrange phénomène avais-je été témoin ? Je tentai de reprendre mes esprits. La fatigue m’avait peut être joué des tours. La fenêtre avait dû s’ouvrir sous l’effet du vent et claquer en se brisant. Je repartis me coucher, en réalité peu convaincu par mes propres explications.

Le lendemain matin, à la première heure du jour, je courus à la bibliothèque dans l’espoir de trouver un livre qui me renseignerait sur l’apparition de la veille.

Je ne fus pas déçu : dans un coin reculé de la pièce, je tombai sur un grimoire d’incantation contre les spectres. Après l’avoir lu, j’appris que pour tuer ce fantôme, il fallait détruire les objets qui auraient servi à différents meurtres survenus dans ce manoir, en l’occurrence, les vases pour celui de la vieille dame, tout en sachant que le fantôme devait être présent au moment de l’exorcisme. Au coucher du soleil, j’attendis dans le hall l’arrivée du fantôme qui comme prévu apparut. Je commençai alors le rituel. Je me précipitai sur les vases et je les fis tomber un à un. Ils se brisèrent au sol dans un vacarme épouvantable. Le spectre sentant que sa fin pouvait être proche, me fonça dessus, me souleva et me jeta à terre. Il n’avait pas réalisé qu’il ne restait plus que deux vases. Il en prit un, le fit léviter et le projeta à une vitesse vertigineuse vers moi. Je l’esquivai avec beaucoup de chance et il se brisa contre le mur. Je m’élançai vers le dernier vase afin de le détruire. Le spectre, dans un ultime cri de souffrance, se volatilisa laissant à sa place comme une fumée épaisse qui finit par se dissiper.

Je faillis laisser tomber par terre le petit carnet que je venais de trouver dissimulé derrière une dalle de marbre dans la vieille bibliothèque du manoir de mon grand-père. Je me précipitai à l’étage. Mon grand-père travaillait à son bureau. Un détail que je n’avais jamais remarqué me glaça le sang. La lampe qui l’éclairait était constituée d’un pied en forme de vase qui semblait avoir été recollé, rouge vif, avec un oiseau noir peint dessus. Il leva les yeux vers moi en me souriant…

Hugo et Mateo