Le journal de Mademoiselle Winson

par Anna BORRAS

Le journal de mademoiselle Winson

9 Octobre 1996
 : Ce matin, j’ai reçu une invitation d’une cousine que je n’ai pas vue depuis longtemps. Celle-ci m’invite chez ses grands-parents à Portland, aux Etats-Unis, pour fêter Halloween. Je suis tellement heureuse que je ne réussis pas à m’endormir.

12 Octobre 1996
 : Cela fait maintenant plusieurs soirs que je n’arrive toujours pas à m’endormir et à me concentrer en classe. Ma mère me menace chaque jour de ne pas me payer le billet d’avion pour Portland, si je ne remonte pas mes notes dans la semaine qui vient. Il faut que je me ressaisisse.

15 Octobre 1996 : Ça y est ma mère vient de me prendre le billet. Elle ne peut plus « faire machine arrière ». Je suis super heureuse !!!

18 Octobre 1996 : Malheur ! Je viens d’apprendre que la grand-mère de ma cousine Juliette est morte. Je vais devoir partir deux jours plus tôt de Bordeaux pour aller lui remonter le moral. D’un côté je suis heureuse car je vais rester deux jours de plus avec ma cousine mais de l’autre je suis très triste pour Juliette et pour son grand père qui a vécu trente ans de mariage avec cette même et unique femme. Il doit se sentir extrêmement seul.

20 Octobre 1996
 : Aujourd’hui, je suis allée faire les boutiques avec ma mère. Elle m’a offert un magnifique costume de vampire, pour la soirée Halloween. Alors que nous marchions dans les rues, une vitrine m’a attirée plus que les autres. Je me suis approchée, comme aspirée par une force irrésistible. Mon regard s’est posé sur une étrange poupée qui me semblait familière. J’ai supplié ma mère de me l’acheter, elle a refusé, disant qu‘elle était trop chère et que je n’étais plus un bébé. Je me suis détachée de la vitrine puis nous avons continué nos achats. Plus que trois jours avant le grand départ…

25 Octobre 1996 : Il est 16 :45 et enfin je suis dans l’avion pour Portland. Je ne sais pas si le stress m’envahit car c’est la première fois que je monte dans un avion ou si je pressens que quelque chose d’important va se passer là-bas car la grand mère de Juliette vient de mourir et tout cela c’est enchaîné si vite. 17 :00 je ressens d’étranges vibrations à l’intérieur de mon corps. Puis j’ai l’impression d’être soulevée. Ça y est, l’avion a décollé. Mes oreilles se bouchent. Les personnes assisses autour de moi me paraissent étranges, elles me regardent fixement d’un air inquiet. Mais sous leur regard étrange j’ai réussi quand même a m’endormir… J’ai rêvé de cette poupée que j’avais vue dans la vitrine. Elle me regardait d’un air suppliant. Moi, je n’arrivais pas à détacher mon regard de cette étrange poupée. Lorsque enfin j’ai réussi à détourner la tête, elle m‘a sauté au visage. « Bonjour, ici le commandant de bord Sam Lacourt. Nous arriverons à 19 :00, heure locale. La température extérieure est de neuf degrés. Je vous souhaite un bon atterrissage ». C’est ainsi que je me suis réveillée en sursaut à 18 :50 par cette voix qui m’était encore inconnue. Je venais de faire cet étrange rêve. J’ai penché la tête vers le hublot et j’ai aperçu des maisons toutes petites ; depuis le ciel, elles ressemblaient beaucoup aux jouets de mon frère. J’étais plongée dans mes pensées quand mes oreilles se sont bouchées pour la deuxième fois de la journée. Une dame m’a donné gentiment un bonbon à la menthe pour faire passer. L’avion a atterri.

Cette sensation de nouveauté m’a redonné le sourire. Le temps de sortir de l’avion et de récupérer mon bagage, il était déjà 19 :20. J’ai rejoint alors Juliette et son grand père qui m’attendaient dans le hall B1 de l’aéroport. Juliette cachait sa tristesse en me souriant poliment et en me parlant gentiment. Je ne l’ai pas reconnue pas du premier coup car elle avait beaucoup grandi mais ses yeux bleus étaient inoubliables. Par ailleurs, son grand père Daniel me paraissait très pâle. Nous sommes montés dans sa Ford. La route de l’aéroport au manoir dura plus de vingts minutes. A peine arrivés, Juliette s’est précipitée pour me montrer sa chambre. J’ai traversé pièce après pièce, couloir après couloir quand je suis enfin arrivée devant la porte de sa chambre. On est entrées. Ce n’était pas le manoir joyeux que je connaissais mais un manoir sombre, sale, humide et sans vie. Soudain il m’a semblé apercevoir la même poupée que celle que j’avais déjà vue dans le magasin à Bordeaux. J’ai demandé à Juliette d’où venait cette poupée. Elle m’a répondu que sa grand-mère la lui avait donné avant de mourir en lui racontant une histoire assez étrange et en lui disant quelle était dans la famille Smith depuis des centaines d’années. Même si cette histoire m’a paru invraisemblable, j’ai respecté le choix de Juliette, de garder la poupée car c’était le seul lien qui l’unissait encore avec sa grand-mère. L’idée de me dire que j’allais devoir passer plusieurs nuits dans ces conditions m’ont fait frissonner. Il était déjà 20 :30 quand son grand père nous a appelées d’une voix directe pour le souper. Nous avons mangé dans des assiettes mal lavées et fissurées. A la fin du repas, il a fallu faire la vaisselle à la main. Après tout cela nous sommes parties nous coucher.

29 Octobre 1996 : Ce matin à mon réveil, en traversant les couloirs pour aller prendre mon petit déjeuner, j’ai regardé les tableaux du grand père. Ils me paraissaient étranges. Plus je les regardais, plus ils me disaient quelque chose. J’ai crus avoir déjà vécu les moments peints sur les tableaux, comme si chacun rappelait un moment précis de ma vie jusqu’à ce jour. J’ai cru un moment que le grand-père avait enquêté sur moi mais j’ai trouvé cette idée complètement absurde alors j’ai décidé de me remettre les idées en place.

31 Octobre 1996 : Ce matin, on s’est réveillées gaiement. J’étais toute excitée à l’idée de passer la soirée d’ Halloween avec ma cousine. Daniel, son grand père nous a donné dix dollars chacune pour aller acheter des bonbons pour le soir. Revenues à la maison, Juliette m’a montré son déguisement. Il était splendide ! C’était un déguisement de diablesse. Après le déjeuner, vers 15 :30 nous avons décidé de faire la cuisine. Nous avons préparé des gâteaux en formes de citrouille pour le goûter en n’en gardant que trois pour le soir. Vers 17 :00, nous avons enfilé nos magnifiques déguisements et nous nous sommes maquillées chacune notre tour. Nous ressemblions parfaitement bien à une diablesse et un vampire. A 18 :00, nous étions enfin prêtes. Nous sommes sorties dans la rue avec nos paniers pour aller chercher un maximum de bonbons. Son grand-père voulait que l’on soit de retour à 20 :00. Il y avait plein de personnes étranges dans toutes les rues. Nous avons frappé aux portes et nous avons demandé : « Bonjour, donnez-nous bonbons ou friandises sinon une farce vous arrivera !!! » avec des voix maléfiques : c’était très drôle. Nous étions de retour à la maison à 20 :00. Nos paniers étaient remplis de friandises. Daniel avait mis la table avec plein de toiles d’araignées et de monstrueux insectes dans les assiettes. Il avait préparé un délicieux repas. Sur la table était aussi disposés des bocaux dans lesquels il y avait des bonbons en forme de dents de vampire et des yeux de chauve-souris. Nous avons mangé ce délicieux repas puis avec Juliette nous avons décidé d’aller dans sa chambre pour se raconter des histoires d’horreur. Mais en repassant devant les tableaux, il me sembla qu’un nouveau avait pris place. Il représentait un soir d’ Halloween avec deux fillettes assises dans une chambre. Il ressemblait beaucoup à la chambre de Juliette mais j’ai continué ma route. C’était à moi de commencer les récits et j’ai choisi celle de la fillette qui s’appelle Juliette :

« C’est l’histoire d’une petite fille qui à sa naissance eut une maladie du cœur. La seule solution était la greffe. C’est pourquoi, à la mort de sa grand- mère, on greffa à la petite fille son cœur. Le soir la fillette entendit une petite voix qui murmurait :

  • Juliette rends-moi mon cœur, je suis dans les escaliers ! 
  • Qu…oi ? »

Juliette m’a regardée avec un air étrange et je lui ai demandé pourquoi elle me regardait comme ça et c’est là qu’elle m’a confié qu’elle venait de bénéficier d’une greffe du cœur. Je m’en suis voulue énormément d’avoir raconté cette histoire mais Juliette a insisté pour que je la continue. D’un seul coup, on a entendu les escaliers grincer mais nous nous sommes dits que c’était le manoir qui était vieux et mal entretenu. J’ai alors repris l’histoire :
« Juliette rends-moi mon cœur je suis dans le couloir ! »
Juliette s’est resserrée dans sa couette.

On a entendu des pas dans le couloir. Avec Juliette on se tenait la main en pensant que ce devait être Daniel qui venait voir ce que nous faisions mais personne n’est rentré dans la chambre, alors j’ai continué mon histoire :
« Juliette rends-moi mon cœur, je suis devant ta chambre ! »

Sur le coup cela nous a fait un choc. Il nous a semblé voir deux ombres de pieds devant la porte de la chambre.
« Juliette rends-moi mon cœur, je rentre dans ta chambre ! »

Nous avons cru entendre la porte grincer et nous a paru la voir s’ouvrir petit à petit. Nous avons commencé à trembler.
« Juliette rends-moi mon cœur, je suis devant toi !

  • No…on »

Plusieurs courants d’air s’installaient dans la pièce mais j’ai continué toujours mon histoire :
« Juliette rends-moi mon cœur je suis … »

« Voici le journal interrompu de mademoiselle Winson que l’on a retrouvé dans la chambre de Juliette Smith avec une étrange poupée ensanglantée, dit l’officier de police John Became à son supérieur .

  • Vas-y John tu peux lancer un avis de recherche… » répondit l’inspecteur.

Marie et Sarah