Une nouvelle trop réelle

par Anna BORRAS

C’était au mois de novembre, je crois. Il faisait froid, une brume épaisse et permanente recouvrait l’Ecosse d’un voile gris et morne. Je cherchais un dénouement pour ma dernière nouvelle. Oui, car je suis écrivain spécialisé dans les nouvelles fantastiques. Je vis de mes textes malgré les maigres revenus qu’ils me confèrent. Je n’aurais pu en vivre, mais grâce à l’héritage de mon défunt oncle Geoffrey, je pouvais me consacrer à cette activité. Mon noble métier est de faire vivre des récits chevaleresques où se mélangent animaux fantastiques et êtres maléfiques.

Dans ma dernière nouvelle, le héros était un homme extrêmement sympathique et courtois qui vivait une vie paisible dans la banlieue de Perth. A ce moment de l’histoire, je devais introduire un évènement fantastique mais je n’en trouvais point.

Cela faisait presque deux mois que je cherchais une suite à cette nouvelle, quand j’eus l’idée de quitter pendant quelques jours ma maison située aux alentours d’Inverness, en quête d’inspiration. Je demandai donc à mon domestique Philip de me conduire à ma petite cabane au bord du Loch Andoll et de m’y laisser pour que je puisse y travailler en toute tranquillité. Je passai une première journée agréable à prendre des notes au bord de l’eau. Le soir, après mon souper, je me mis à écrire au coin du feu que j’avais allumé avec des bûches ramassées dans la journée. Je commençais à croire que mon idée de voyage d’inspiration était inutile, quand, en fixant l’âtre dans la cheminée, j’eus une idée lumineuse, une idée phénoménale. J’avais enfin trouvé la suite de mon histoire.

Je passai les deux journées qui suivirent à décrire le monstre abominable qui devait s’emparer de l’âme de mon personnage, le dévorant de l’intérieur comme un ver ronge une pomme. Une fois le travail terminé, je souris en relisant mes notes car j’étais fier d’avoir imaginé ce terrible démon que je décrivais comme un homme très grand et fort, muni de deux cornes, d’un petit bouc, de cernes sous les yeux et surtout d’une peau d’un inquiétant teint rouge. Je tapai mon histoire sur ma vieille machine à écrire, et le soir, ravi de l’évolution de mon récit, je pris le chemin du retour.
À mon arrivée, je me délectai d’un fabuleux dîner préparé par mon cuisinier, puis je partis me coucher vers vingt deux heures. Dans mon lit, malgré la satisfaction d’avoir trouvé une chute à mon récit, je me sentais étrange, comme si une entité mystérieuse se trouvait dans la pièce et attendait le moment propice pour s’emparer de moi.

Après une longue nuit, je fus réveillé par mon domestique en milieu de matinée. Il m’annonça : « Si monsieur le veut bien, le déjeuner est servi dans la salle à manger. » À quoi je répondis : « Sombre idiot ! Pourquoi me réveilles tu si tôt ?! Tu n’as rien à faire ici, redescends vaquer à tes piètres occupations de valet ! » J’attendis son départ précipité pour souffler : « Imbécile !!! »

Après avoir tardé dans mon lit une bonne trentaine de minutes, je descendis les marches de l’escalier, regrettant la façon dont j’avais traité ce pauvre Phillip qui voulait juste me réveiller pour que j’aie un repas chaud. Mais sur le moment, c’était comme si une autre personne avait, à ma place, tenu ces propos désobligeants. Arrivé dans la salle à manger, je constatai que mon assiette était toujours sur la table. Je m’assis et mangeai. C’était un repas plutôt bon, bien qu’il eût refroidi. Néanmoins, quand le cuisinier vint me demander si je l’avais apprécié, je lui répondis qu’il était infecte, dégoûtant et d’autres grossièretés, que ne je citerai pas.

Par la suite, je me levai, pris un manteau et sortis dans les rues froides d’Inverness. Je remontai Kenneth street jusqu’au Smith Boulevard, puis j’empruntai Peace street. Je croisai un vieux vagabond qui me barra la route en me demandant l’aumône. Je le repoussai d’un vif coup d’épaule et lui crachai : « Comment oses-tu m’adresser la parole ou même m’approcher, misérable vermine ! Si tu avais travaillé, tu n’en serais pas là, pauvre clochard ! »

Il émit un gémissement étouffé en se recroquevillant sur lui-même. Pour accentuer sa douleur, je donnai un violent coup de pied dans son chapeau rapiécé, faisant rouler sur le sol gelé quelques pens qu’il contenait. Je m’éloignai à grandes enjambées, ignorant les sanglots du vieil homme dans mon dos. Je m’arrêtai vingt mètres plus loin et regardai autour de moi. Tout le monde me regardait d’un air apeuré. Je ne comprenais pas ce qui m’arrivait et ma colère s’accentua. Je pris la direction de la maison. Je rentrai dans le vestibule en claquant la porte, sans me déchausser, pour laisser volontairement des traces de boue sur le carrelage, puis je me précipitai dans mon cabinet de toilette. J’ouvris le robinet d’eau et m’aspergeai le visage pour me rafraîchir. Je m’emparai d’une serviette et, avec des gestes tout aussi précipités, je me séchai. J’entendis alors Philip qui, alerté par le bruit, était monté voir ce qui se passait. Je lui criai à travers la porte : « Laisse-moi en paix ! »

Toujours sous l’emprise d’une inexplicable colère, je me précipitai jusqu’à ma chambre et je me jetai sous l’édredon. Je transpirais à grosses gouttes et commençais à haleter et à entendre d’étranges craquements autour de moi. Un frisson me parcourut le dos. Je me levai lentement pour aller chercher un rafraîchissement et en avançant vers la porte, je passai devant mon miroir. Je crus voir mon reflet. Non, ce n’était pas mon reflet, …, enfin, …, c’était mon reflet mais ce n’était pas moi. Je découvris dans la glace un démon avec des cornes et un petit bouc noir qui se détachait sur le teint rouge sang de sa peau. Il me regardait avec ses yeux glauques et cadavériques dont les cernes marqués renforçaient l’aspect morbide. Sans m’en rendre compte, j’étais devenu un monstre ! Et pas n’importe quel monstre, le monstre que j’avais moi-même créé ! Je restai bouche bée quelques secondes devant cette image terrifiante avant de perdre connaissance.

Je me réveillai deux semaines plus tard dans mon lit. Mon ami le docteur Mac Lane était à mon chevet. Je lui décrivis les phénomènes dont j’avais été l’objet. Selon lui, j’avais été en proie à des hallucinations et à une perte de conscience dues à une surcharge de travail.

Des hallucinations ? J’avais du mal à y croire, cette histoire semblait si vraie. Je n’admettrai jamais que ces évènements aient été entièrement le fruit de mon imagination.

Aujourd’hui, le soleil printanier perce de ses rayons la brume matinale. J’ai enlevé tous les miroirs de chez moi, fait bruler ma cabane au bord du Loch Andoll et jeté au fond du lac ma machine à écrire. Je publie ce qui sera certainement ma dernière nouvelle, en espérant qu’elle emporte avec elle tous les malheurs qu’elle m’a apportés. Cette nouvelle, cher lecteur, chère lectrice, vous en lisez les dernières lignes…

Alvaro et Pierre