A pile ou face

par Anna BORRAS

Je ne devrais pas raconter cette histoire. Je voudrais pouvoir l’effacer de mes souvenirs. Je ferme les yeux, secoue la tête et elle est là comme une marque indélébile dans ma mémoire.

Cet automne là, mes parents, mon frère et moi venions d’emménager dans notre nouvelle maison. Cette histoire a eu lieu quelques jours après notre installation. La maison était située à la lisière d’une forêt de chênes et de châtaigniers et à plusieurs kilomètres du village. C’était la joie de mes parents qui s’imaginaient déjà ramasser les châtaignes et cueillir les champignons. Je n’ai jamais parlé à personne de ce qu’il s’est passé ce soir-là. On m’aurait pris pour une folle. Mais il est peut-être temps aujourd’hui. Peut-être que je ne suis pas la seule.

Ce soir-là, mes parents avaient prévu de dîner chez des amis. J’avais inventé un mal de tête pour ne pas subir cette soirée. Mon frère n’avait pas eu le choix.

La journée avait été chaude. Un soleil brûlant avait plongé la campagne dans le silence. Aucun oiseau ne volait, ni ne chantait. Notre chat s’était réfugié dans la garage. C’était le seul endroit, avec la piscine, où nous pouvons trouver un peu de fraîcheur.

Avant de partir, mes parents m’avaient fait leurs dernières recommandations : garder le portail de la propriété fermé, ne pas ouvrir aux inconnus, ne pas ouvrir les fenêtres avant la tombée de la nuit et de la pluie qui avait été annoncée au bulletin météo, réchauffer la pizza trois minutes au four micro-ondes, mettre mon couvert au lave-vaisselle après manger. Et bien sûr, ne pas passer ma soirée devant l’ordinateur. Ils n’avaient pas prévu de rentrer avant minuit. "Fais attention aux monstres !!!", m’a crié mon frère en partant. Toujours aussi agréable.

Enfin seule ! J’allais pouvoir me détendre un peu dans la piscine. Ma joie fut de courte durée. Vers 18 heures, le ciel s’assombrit... des nuages d’orage se formaient à l’ouest. Poussés par le vent, ils rattrapèrent le soleil qui finit par disparaître. La campagne était plongée dans l’obscurité.

L’orage arriva vite. Courageuse mais pas téméraire, je décidai de sortir de l’eau. Mourir jeune et frappée par la foudre n’était pas à mon programme. Un éclair zébra le ciel sombre et j’entendis le grondement du tonnerre au loin. Je restai un moment sur le perron de la maison à regarder les nuages couleur de cendres qui se formaient. Soudain, le vent se mit a souffler. Il était chaud. Il souffla d’abord en rafales, puis en un long souffle puissant. J’étais fasciné par la tempête qui se préparait. En regardant la cime des arbres, je pus voir le vent arriver : les cimes se courbaient les unes après les autres.

Je ne sais pas combien de temps je restai là. Longtemps en tous les cas. La sonnerie de mon téléphone portable me sortit de mon observation. L’écran affichait "MAMAN-portable". Je décrochai. Des recommandations. Encore ! Fermer les fenêtres. Débrancher la TV et l’ordinateur de papa. Bises. Je regardai l’horloge de mon téléphone : 20h15. Dehors, il faisait nuit. Le vent soufflait toujours très fort. L’orage était là. Je n’étais pas très rassurée. J’entendais clairement le gémissement des arbres se frottant les uns contre les autres, comme une plainte douloureuse.
Plusieurs gémissements...comme si quelqu’un, ou plutôt comme si des créatures de la forêt se répondaient. Le nez collé à la vitre, je regardai le spectacle de ces longues silhouettes agitées par le vent. Elles apparaissaient puis disparaissaient dans le flash des éclairs.

Tous mes sens étaient en alerte. L’ambiance de fin du monde produisaient peut être cet effet. Malgré cela, je ne la vis pas tout de suite. Pourtant, à chaque flash d’un éclair, il me semblait que quelque chose avait changé dans la scène que j’observais. Presque rien. Mais... Peut être le balancement des arbres. Non. Quelque chose de plus petit, qui ne se balançait pas. Plus près de la clôture à chaque fois... La pluie et l’obscurité me gênaient. Je me trompais sûrement. C’est alors que je sentis ce frôlement contre ma cheville. Je sursautai en poussant un cri en même temps que le craquement de la foudre. Elle venait de s’abattre sur un arbre du bois derrière la clôture. Maudit chat. Je le repoussai du pied. Un autre craquement atroce se fit entendre au dehors. Plutôt un déchirement. Je levis la tête et je vis le grand châtaignier s’abattre sur la clôture. Son tronc était ouvert, éclaté, des braises rouges s’en échappaient, comme du sang s’échapperait des entrailles d’un animal. Près de l’arbre abattu, dans la lumière rouge des braises, je le vis plus clairement : une grande silhouette vêtue d’une longue cape à capuche. Je sentis mes cheveux se dresser. Un frisson parcouru ma peau. Ma nuque se raidit. Je n’entendais plus que le battement de mon coeur dans ma poitrine et le bourdonnement du sang dans mes oreilles. J’étais hypnotisée par ce que je voyais. Un éclair éclaira le bois. Plus rien. La silhouette avait disparu. Je regardai à droite et à gauche de l’endroit où elle s’était trouvée : rien. Je m’aperçus que j’étais complètement crispée. Ma jambe droite tremblait. Je frissonnais mais j’avais chaud. Je sentais de la sueur couler sur mon front. Est-ce que j’ai vraiment vu ça ? Derrière moi, le grognement du chat me sortit de mon interrogation. Je me retournai pour voir où il était. Je me m’apercus fenêtre. Rien ! La foudre avait dû abîmer le compteur. Le grognement continuait. Mes yeux s’étaient habitués à l’obscurité. Le chat était sur la table basse du salon, le dos rond, le poil dressé, les yeux brillant dans le noir... Il avançait, reculait, les pattes tendues... Il avait l’air de regarder quelque chose derrière moi. Il poussa un miaulement aigu et s’enfuit à l’étage... Je l’entendais encore grogner... quelque chose lui avait fait peur ! Pour une fille, je me suis toujours dit que je n’avais pas peur de grand chose : plonger d’une falaise, pas trop haute quand même, nager en m’éloignant du bord de mer, conduire le 4x4 de mon père dans le désert, faire du kart-cross. Mais là c’était autre chose : j’étais seule, sans lumière, en pleine tempête avec un chat affolé... On dit que les chats ressentent les choses ! Et là, il avait l’air de sentir un danger ! C’était plus fort que moi. J’avais peur mais il fallait que je me retourne. Je ne compris pas tout de suite ce que je voyais. Je pensais voir le jardin et la forêt sous la pluie et l’orage et peut-être cette silhouette au milieu des arbres.

En me tournant, je ne vis e ne l’oublierai jamais. Je trébuchai sur la table basse reculant. Je sentis une douleur forte dans le dos lorsque je tombai. Je pus voir à qui ou plutôt à quoi j’avais à faire. Vous comprendrez pourquoi je n’en ai jamais parlé. La Mort était debout devant moi. Un squelette blanc sous une cape à capuche noire dégoulinane de pluie. Deux points rouges brillaient dans les orbites de son crâne. La Mort était appuyée sur une faux bien plus grande qu’elle. La lame brillée et avait l’air de me menacer. La crâne penché à droite, La Mort pointa un doigt squelettique vers moi.

Bien qu’elle ne desserât pas les mâchoires, sa voix forte et grave résonna dans la maison. C’est étrange, mais à ce moment là, ma peur disparut. J’étais calme. Même le chat ne grognait plus.

Assise par terre, je l’écoutais. La Mort m’expliqua que depuis que le monde était monde, elle fut toujours là pour mettre fin à la vie. Comme la vie, elle frappa au hasard. Toujours de la même manière. Un soir, une tempête, un orage et la foudre la ramène parmi les vivants. La Mort ne choisit pas ses victimes. Ce soir-là, elle me dit que c’était mon tour me dit-elle. Elle m’expliqua que c’était un jeu. Elle plongea sa main gauche dans la poche de sa cape. Elle en ressortit ce qui ressemblait à une pièce.

Elle m’expliqua qu’on allait jouer à pile ou face : si elle gagnait, ma mort était assurée. Par contre, elle me laisserait choisir le jour dans un délai d’une année. Puis, j’oublierai sa venue comme s’il ne s’était rien passé.

Je choisis face. La Mort lança la pièce en l’air. Elle retomba sur la table basse. Elle roula puis décrit des cercles de plus en plus petits avant de s’arrêter. La Mort annonça le résultat : face !

Elle m’a dit que ce n’était pas pour ce soir-là. Une autre fois, peut-être ! Je ne me souviendrai pas de cette soirée... s’était la règle.

La Mort fit demi-tour. Un éclair éclaira la pièce. Elle disparut . Je courus jusqu’à la fenêtre. Rien dehors. La tempête s’était calmée et les nuages laissaient la place aux étoiles.

La Mort m’avait dit que je ne me souviendrai pas de cette soirée. Apparemment, quelque chose n’a pas fonctionné. Je m’en souviens très bien.

A chaque orage, je guette le retour de celle avec laquelle j’ai joué ma vie à pile ou face. Et puis, je ne suis peut-être pas la seule : pourquoi autant de personnes suivent le bulletin météo tous les soirs ? Pourquoi autant de personnes parlent du temps qu’il va faire ? Est-ce qu’il ne resterait pas, au fond de leur mémoire, un souvenir de leur rencontre avec La Mort et de la date de la fin de leur vie.

Lou et Lydie